CHANTAL BLONDEL REND HOMMAGE à Joseph Ndiaye
 
 
Je reçois de multiples appels du Sénégal m'annonçant le décés du conservateur de la maison des esclaves de l'île de Gorée ; je suis très triste... J'ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises au Sénégal, de l'inviter à Toulon lorsque j'ai organisé avec mes amis sénégalais et antillais un forum sur la négritude. Les associations de Marseille m'ont invitée en 2003 alors que sa venue était prévue et je lui ai rendu un vibrant hommage (voir ci-dessous).
La dernière fois que je l'ai vu à la maison des esclaves (avril 2007), il m'accueillait chaleureusement, espérant revenir à Toulon (il voulait revoir la caserne Grigan transformée). Il m'avait raconté qu'il allait en Martinique pour l'anniversaire d'Aimé Césaire en juin et qu'il était heureux de cette invitation....
Monsieur Joseph Ndiaye était un personnage ; il savait avec talent faire revivre cette triste histoire de l'esclavage. Il voulait faire reconnaitre que la traite négrière est un des plus grands et plus longs génocides que l'humanité ait connu.
 
Je présente à tous les sénégalais de la région, mes très sincères condoléances.

Chantal Blondel
7 février 2009

 
 
Hommage de Chantal Blondel à Joseph NDIAYE en 2003 à Marseille
 
 
 
A Monsieur Boubacar Joseph NDIAYE
Monsieur le Conservateur en chef,
Photo Gilles Blondel

 
Gorée ne serait pas Gorée sans vous Monsieur Ndiaye ! Avec vous, elle est devenue l’île mémoire, l’île symbole de la traite négrière. Mieux elle est devenue le fleuron du Sénégal et elle y est honorée ! Il y a des voyages dont on ne se remet pas…. Chaque année depuis 7 ans, l’appel de l’Afrique m’emmène quelques jours sur l’île Gorée. La nuit quand la mer s’agite, on entend des bruits de chaînes et des gémissements… La visite à l’incontournable maison des esclaves est devenue un besoin surtout lorsque je suis accompagnée d’antillais. Un « retour au source » est une nécessité et vous êtes le témoin de l’humiliation et de la souffrance du peuple noir.

Je n’ai pas besoin de m’annoncer, Vous êtes à chaque fois présent au pied des marches, dans la cour. Dans le respect, j’écoute la déportation outre-atlantique de milliers d’esclaves africains. Vous nous guidez sous l’escalier vers les cachots, vous décrivez l’entassement des corps, les enfants séparés des mères, les chaînes, les fers, les chairs meurtries, les coups, les morts… A travers les murs qui parlent chaque visiteur entend les hurlements, les cris et les pleurs… Ce lieu tristement et universellement célèbre est devenu par votre seule volonté le lieu symbolique d’un des plus grands crimes contre l’humanité. La vie reprend dans cet endroit à travers votre voix… Personne n’est indifférent, car c’est avec votre talent et votre perception que vous faites revivre l’Histoire. L’émotion et la douleur sont les choses les mieux partagées.

Le génocide se paye en larmes dans ce sanctuaire africain. Les plus grands de ce monde sont passés et ont pleuré. Le héros de la lutte contre l’Apartheid Nelson Mandela s’est effondré dans un étroit recoin, le pape a demandé pardon, le Président Clinton et cette semaine le Président Bush a dénoncé l’esclavage, crime le plus abominable. Je n’ai pas signé votre livre d’or. « Votre » maison rose est le haut lieu du sanglot, celui de la honte pour l’homme blanc, une empreinte dramatique du souvenir, mais sachez que l’émotion est universelle et que mes yeux sont rougis à chaque rencontre.

Au-delà du voyage dans le temps, votre présence, Monsieur Ndiaye, est une méditation, une réflexion et un recueillement pour tous les hommes et avec vous on apprend le sens du respect, le sens de la justice, et celui de la fraternité.

Particulièrement sensible à ces valeurs, c’est tout naturellement que je vous ai invité à Toulon à un forum sur la négritude en septembre 2000. A l'époque, notre ville subissait une certaine intolérance de l’histoire et nous avions un autre combat à mener, celui de l’acceptation de l’autre dans sa différence. Votre forte personnalité, votre témoignage sur le trafic négrier ont bouleversé les Européens présents et troublé les descendants de tous les Africains arrachés à leur terre. Et puis en septembre dernier, le hasard – vous dites en Afrique, qu’il n’y en a pas – je vous ai retrouvé avec Mamadou N’Diaye dans la captiverie. Vous parliez de votre passage en France et plus spécifiquement dans le sud et je vous écoutais, amusée, avant de me faire connaître...

Aujourd’hui, invitée par Mamadou, je vous retrouve avec le plus grand plaisir à Marseille – la caserne Grignan à Toulon est en pleine démolition – je vous retrouve à Marseille et c’est avec honneur et respect que je tiens à saluer :

votre dévouement et votre travail au devoir de mémoire,
votre contribution exceptionnelle contre l’oubli,
votre obstination à ne pas accepter de réparation financière,
votre ténacité envers et contre tous à crier à haute voix que la traite des noirs est un des plus grands et plus longs génocides que l’humanité ait connu.

A Gorée, les jolies filles - très commerçantes - vendent tranquillement aux touristes des colliers de perles. Vous savez que c’est à cause de la passion africaine pour les perles que les Blancs achetèrent leurs esclaves. Monsieur Ndiaye, regardez-moi, je porte au cou le collier de verroterie que vous m’avez apporté lors de votre visite à Toulon. Ne croyez-vous pas que c’est « justice » !

Dieurédieuf Monsieur, Bienvenue en France !

Chantal Blondel
Marseille, le 12 juillet 2003
 
 
 
 
 

 






Photos : Antoine Kahn